Chapitre 17
Les Factions/Familles/Clans borduriers sont encore sous le coup de l’échec essuyé dans leurs attaques généralisées contre nos positions défensives au dernier décamo. Il semble qu’ils se soient considérablement calmés. On peut prévoir au plus quelques petites opérations de police durant le prochain Plan. Par ailleurs, nos correspondants en activité dans la Bordure n’ont actuellement aucune difficulté à orienter les F/F/C sur la voie d’un rejet culturel tout à fait naturel et plausible d’une évolution économique pouvant les conduire à une amélioration de leur production vivrière.
Extrait d’un document du Bureau des Contrôles dosadi.
Le spectacle d’un Broey en colère, explosant d’une rage sans frein, était quelque chose d’unique dans les annales et plusieurs de ses collaborateurs gowachins avaient eu l’occasion d’en être témoins au cours de la nuit. Depuis quarante-huit heures, Broey n’avait pas fermé l’œil et c’était la quatrième équipe d’assistants qui se tenait à présent devant lui, prête à recevoir le plein choc de son déplaisir. Comme ils s’étaient déjà donné le mot d’une équipe à l’autre, celle-ci, contrairement aux précédentes, ne cherchait plus à cacher sa peur ni son empressement à regagner la faveur de Broey.
Il se tenait à une extrémité de la grande table où, quelques heures plus tôt, il avait conféré avec Gar et sa fille. Le seul signe visible de ces longues heures de veille était un léger creux dans les nodules adipeux qui marquaient la séparation entre ses ventricules. Ses yeux étaient aussi alertes que jamais et sa voix n’avait rien perdu de son caractère incisif.
« Ce que j’aimerais bien qu’on m’explique, c’est comment tout cela a pu se produire sans qu’un seul mot d’avertissement nous soit parvenu. Non seulement rien d’anormal ne nous a jamais été signalé, mais nous avons continué à recevoir des rapports complaisants qui décrivaient exactement l’inverse de ce qui était en train de se passer. »
Les assistants s’étaient groupés à l’autre bout de la table où ils restaient debout, nerveux, peu rassurés malgré le « nous » utilisé par Broey. Il entendaient clairement à la place un « vous » accusateur.
« Je ne serai satisfait que lorsque j’aurai un informateur », reprit-il. « Il me faut un Humain pour me renseigner, qu’il soit de Chu ou bien de la Bordure. Débrouillez-vous pour m’en procurer un. Nous devons absolument découvrir ces réserves de vivres. Nous devons savoir où ils veulent construire leur cité sacrilège. »
Un des jeunes Gowachins qui se tenait au premier rang hasarda une remarque prudente qui avait déjà été formulée plusieurs fois au cours de la nuit par d’autres collaborateurs.
« Si nous prenons des mesures trop radicales contre les Humains des garennes, est-ce que cela ne risque pas d’aggraver les tensions qui… »
« Il y aura de nouveaux troubles, de nouveaux affrontements entre Gowachins et Humains », admit Broey. « C’est une conséquence à laquelle nous sommes prêts à faire face. »
Cette fois-ci, ils comprirent que Broey venait d’utiliser le « nous » de majesté. Broey prenait personnellement la responsabilité des conséquences. Certains de ses conseillers, par contre, n’étaient pas prêts à accepter l’éventualité d’une guerre entre les espèces à l’intérieur des murs de Chu. L’un deux, plus près du fond, leva la main pour parler.
« Si nous n’utilisions que des troupes humaines dans les garennes, nous pourrions… »
« Qui serait dupe ? » rétorqua Broey. « Nous avons pris les mesures nécessaires pour assurer l’ordre à Chu. Nous n’avons qu’une préoccupation, et une seule : trouver l’emplacement de ces stocks de vivres et de ces usines secrètes. Si vous ne réussissez pas, tout est fini pour nous. Et maintenant, disparaissez. Je ne veux plus revoir aucun d’entre vous si ce n’est pas pour m’annoncer un succès ! »
Un par un, ils quittèrent silencieusement la salle.
Broey demeura face à l’écran muet de son communicateur. Seul enfin, il put se permettre de laisser tomber les épaules et de respirer lourdement, à la fois par la bouche et par les ventricules.
Quelle pagaille ! Quelle affreuse pagaille !
Il savait, au plus profond de ses nodules, qu’il était en train de réagir exactement comme Jedrik l’avait prévu. Elle ne lui laissait pas le choix. Il ne pouvait qu’admirer la manière dont elle avait guidé le déroulement des événements pendant qu’il attendait passivement qu’ils évoluent d’eux-mêmes. Quel magnifique cerveau était à l’œuvre sous le crâne de cette Humaine ! Une femelle, en plus ! Les femelles gowachins ne possédaient jamais de qualités semblables. Il n’y avait que dans la Bordure qu’elles étaient utilisées pour autre chose que la reproduction. Les femelles humaines, par contre, ne cessaient jamais de le stupéfier. Cette Jedrik possédait de réelles qualités de chef. Il restait à savoir si elle réussirait à s’emparer du pouvoir.
Broey se trouva subitement replongé dans les affres de ses premiers instants de conscience au graluz. Oui, le monde était ainsi fait. Si on ne laissait pas une épreuve terrible décider du choix des survivants, tous mourraient. Ce serait la fin des deux espèces. Ou du moins, leur fin sur Dosadi, mais il n’y avait que Dosadi qui comptait.
Il se sentait tout de même frustré, trahi par son Dieu. Pourquoi Dieu ne l’avait-il pas prévenu ? Et lorsqu’on l’interrogeait, comment pouvait-il répondre que seul le mal pouvait habiter l’esprit d’un fanatique ? Le Dieu n’était-il pas tout-puissant ? Existait-il une seule conscience qui lui soit fermée ? Comment pouvait-il prétendre être Dieu, dans ce cas ?
Je suis ton Dieu !
Il ne pourrait jamais oublier cette voix muette qui avait vibré dans sa tête.
Et si c’était un mensonge ?
L’idée qu’ils étaient des marionnettes entre les mains d’un faux dieu n’était pas nouvelle ; mais si c’était le cas, les autres raisons d’être de ceux qui étaient pareils à Pcharky lui échappaient entièrement. À quoi bon être un Gowachin à forme humaine ou vice versa, si ce n’était pour se dérober au regard du Dieu du Voile ? De toute évidence, Jedrik avait fait siennes de telles prémisses. Quel autre motif pouvait-elle avoir que de prolonger sa propre existence ? Ce qu’était la Cité pour un Bordurier, la faculté de se dérober au Dieu (authentique ou factice) l’était pour celui qui vivait à Chu. Aucune autre hypothèse ne convenait à une justification dosadie.